MOTS ETINCELLES 


2023 
Pierrette Cornu     

Tout part du corps et de l’intériorité   
il y a d’une part, les fils rouges c’est-à-dire  ce qui me préoccupe, ce que l’homme inflige à l’homme, ce que l’homme inflige à la nature (notion d’empêchement et de résistance pour le travail sur toile et plutôt lien, échange, bienveillance pour le travail sur papier)
il y a d’autre part, les étincelles  c’est-à-dire, ce qui déclenche le travail
étincelle comme un mot entendu : un mot (parfois anglais car c’est une  langue qui sonne, qui s’agrippe aux choses) mot et sa musique  qui donnent le ressenti d’une présence, d’une émotion dans un visage ou un corps qui  donnent  à leurs tours l’élan, l’idée, l’imaginaire
l’étincelle c’est aussi un geste dans la chorégraphie,
un metteur en scène ou un acteur parlant d’une création,…
l’actualité, la rue, l’entourage  
Plus simplement 
Avant l’atelier, je prends ceci et puis cela pour le travail mental,  pendant j’accueille les coïncidences   qui résonnent et  qui donnent l’énergie pour peindre et après je regarde si ça parle et  de quoi ça parle
J’aime travailler avec ce qui m’invite à peindre par une collecte de matériaux à mettre en présence en interaction,   en juxtaposition ou prendre une histoire existante et la casser un peu
Je cherche la force    parfois par saccage partiel du travail en cours pour donner plus de feu,  plus de lumière
en provoquant l’imaginaire  jusqu’à me mettre dans un moment de travail  hors temps, en total lâcher prise
Mon travail juxtapose une somme de  hasards légèrement maîtrisés  pour nourrir et faire vibrer mes personnages
Je donne une importance particulière au dessin et au trait en recopiant sans réfléchir tout au début pour désamorcer le mental   
Je veux une peinture qui cherche à concentrer tout le sensoriel, tout l’organique de la nature, humains compris, en même temps que le chaos intérieur de chacun
C’est impossible pour moi à décrire avec les mots, j’ai donc choisi la p e i n t u r e, une peinture  de bégaiement plus ou moins lumineux, une poésie déchiquetée
C’est un  mode de communication rustique jouant avec le  chaos primitif (chamanique peut-être) ou  le chaos joyeux d’enfant, le crayon à pleine main, main gauche ou à deux mains 
Je cherche à m’adresser à tous mais d’abord à chacun d’entre nous.
 Je sens que mes personnages existent quelque part..


 

2019

Pierrette Cornu
Le jour d’après est celui de tous les possibles, passage plus ou moins ténu, funambule sur le fil rouge de l’Imaginaire Demain.
Reliant, je continue et peins dans ma tête, corps par-dessus esprit. Je continue à l’infini cherchant l’introuvable force de vie.
Ratages et recommencements pour dépasser sa limite, la conscience enfermée dans un corps de bête, j’avance en égrenant les jours, emportée dans le flux, à saisir humains empêchés, déplacés, mirages de « preskarrivés » avec mon langage pictural - ritournelle de la nouvelle scène « qui découle de la précédente et se coule dans la suivante » *
Le jour d’après est   aujourd’hui, résistant, modeste,  drôle parfois et singulier.
* emprunt à François Cheng dans  «  cinq méditations sur la beauté »
 
 

2017

Pierrette Cornu
" Mes désirs font désordre "*
Mes personnages le plus souvent humanimaux, grotesques ou menaçants invitent à la mise en songe qui dérange  et   questionne. Ce sont des corps condensés dans la réunion de leurs extrémités,  plutôt repoussants, riches de pauvreté cependant, qui se débattent désespérément.
Mes « exercismes » picturaux tentent dans un mélange poético-grinçant de présenter tous les empêchés, blessés, déplacés ou simplement inadaptés au rythme délirant de notre vie contemporaine.
Observer les choses difficiles, aller voir là où c’est sombre, là où ça spasme,  pour bousculer le regard et lutter, face à la vision d’un monde brutal, rude que je ne peux pas « voir en peinture ».
Enfin, ne pas oublier les mots et le rire pour conjurer le pire en jetant un peu de légèreté à la face de la gravité et comme disait S. Beckett (mon dramaturge préféré) « ne pas quitter le trésor de nos conneries qui nous révèle un peu… »
*Titre inspiré de « Nos désirs font désordre » spectacle de la Cie  Les Pêcheurs de rêve »  www.pecheursdereves.com
 

Meine Wünsche schlagen fehl, sie stören.

Übersetzung  Philippe Merz
Mensch-Tier-Figuren, grotesk oder bedrohlich laden zum störenden Alptraum ein.
Es handelt sich um zerknitterte Körper mit zusammengezogenen Gliedern, eher abschreckend, überschwänglich arm eigentlich, hoffnungslos um sich schlagend.
Auf malerisches "Teufel komm raus" werden alle Verhinderten, Verwundeten, Verschobenen oder einfach dem wahnsinnigen Rhythmus unserer Zeit Abtrünnigen poetisch-schrill dargestellt.
Schwieriges beobachten, das Dunkle suchen, da wo es verkrampft ist, um den Blick durchzuschütteln   und um zu kämpfen gegen eine brutale Welt, die "mir nicht grün ist", ich sehe da nur schwarz.
Doch ohne die Worte und das Lachen zu vergessen, um das Schlimmste zu beschwören, indem etwas Leichtigkeit der Schwere entgegenwirkt, wie Becket (mein Lieblingsdramaturg) es formulierte: "niemals den Schatz unseres Schwachsinns verlieren, ein wenig offenbart er uns".
 Titel angepasst nach dem Stück "Unsere Wünsche schlagen fehl" der Theatertruppe "Les Pêcheurs de rêve".
 
 

2016

Pierrette Cornu
Rêve éveillé ou perception observation des humains  entre eux et du corps dans son environnement - c’est là où ça « spasme ». Moitié visible et invisible, corps humanimal concentré dans ses extrémités pour exprimer plus directement. Essayer de deviner ce qu’il y a derrière la surface, en réinterrogeant  les blessures, les frayeurs avec une sensibilité moins à fleur de peau, plus issue des profondeurs.
Re: état des liens.  Cycle toujours en chantier où il est question du lien avec l’enfance - sourire arrivant de justesse au secours du pire ainsi que du lien avec les générations futures - humanité digitale subordonnée.
Remuer le  gris, poussière du temps, de ciment. Le gris, un entre   permettant la vibration, l’imagination, la circulation nécessaires pour capturer force et fragile perçus autour de moi. Incorporer dans la préparation les corps étrangers, minuscules débris abandonnés faisant partie du monde et ajouter quelques mots glanés pour alimoter mon « langagement » pictural.
Remise en question, doute et mise en songe permanente des  personnages de ma fiction des choses, assistant au rythme délirant de la « vraie » vie, cassable, s’inadaptant et s’adaptant à manier le tragique en mode absurde plutôt antispectaculaire.
 

2015

Pierrette Cornu
P E R S I S T E R à explorer l'état des liens des hommes entre eux, interroger toutes les blessures, toutes les frayeurs. Ce qui reste des mots après rumination phonétique, s'impose aujourd'hui comme outil nécessaire à la peinture - mots entendus ou écoutés, écriture parlée binlingue, poésie déchiquetée...
Un texte vient parfois en juxtaposition avec le travail pictural. Dans "état des liens", le cycle en cours, j'ai commencé avec "lecorpersist", expression fabriquée en écoutant les poètes contemporains dont les mots s'agrippent aux corps. Beaucoup d'autres mots de généreux donateurs, issus du quotidien, de la rue, ou de tout ce qui touche au théâtre,... provoquent en transposition irrésistible, mes soubresauts picturaux en recherche permanente de "fulguration figurative", formule qui résume bien le parfum souhaité et le sens / non-sens de mon exploration de l'humain et/ou de son environnement.
 

pour R E S I S T E R


il y a Tentative, toujours, d'être tout à fait avec le corps, pas devant, en ratant mieux à chaque fois, la tête dans les étoiles, engluée dans les incertitudes à défigurer presque intuitivement - nous - petits êtres cassables au milieu de notre époque de prédateurs désirant démesurément augmenter l'humanité - vite, vite,
il y a Signes, dehors, sur les murs à la matière indécise, et dedans, transposés en "griphes" mal léchés, un autre langage qui nait de l'impossibilité d'exprimer juste,
il y a Aventure du regard, visages scrutés jusqu'à épuisement en espoir de réconciliation générale - naïve, naïve,
enfin,
il y a Lâcher prise, indispensable pour jeter son concentré d'inquiétude dérisoire, tachant de saisir l'humain limite à dada sur le chaos du monde, là ou l'absurde prend le pas sur le drame
 
Invisible
Catherine Estrade  - l'Asile au bout du Zinc 

Nombril au centre des grisures légères
la bouche déchirée
quelque part entre l'ici et le dedans
et cet absurde regard heurté d'éclat
plaqué d'or et de ferraille entre les dents
Glisse sur les jambes resserrées les larmes gelées
et les hommes
et la question sur les flammes mortelles
Absurde absurde
la marche figée des portraits les lèvres entrouvertes
Samuel me hante
Mais qu'est-ce que j'ai non je n'ai rien
je erre je vais je ne vais pas je heurte
je vais tout près chercher la corde
Et j'attends
Sur les rouges et les intervalles
qu'ils me rejoignent
remerciements à Catherine Estrade www.maisonbleuecollectifartistes.com
 


keskesavedir - 2013

Pierrette Cornu

Trop ambiguë pour être vraie la figure, toutètaboudner* ! C'est quoi cette vie où la parole est absente ou menteuse, ... errance de touches empêchées !
Pense à t'oublier vraiment artiste à la triste figure dévisageant les visages aux traits incertains, à la rugosité succulente. Tu divagues avec tes expérimentations quand tu vas voir si ça résonne à l'intérieur ! Qui es-tu humanimal ? 
Tu continues à te débattre avec ce geste pictural dérisoire qui n'aurait plus sa place en 2013 ? Le regard en relief tu l'as crevé, le masque est déchiré. Enfoce le clou dans la tête, portrait à la façade précaire. La vie n'a aucun sens, allons-y alors, c'est juste à côté et avec ça,pronfondément humain, comme une rencontre, "intuition fugitive et attention extrême ! mais keskesavedir "*"prononcé par Marie Richeux - émission Pas la peine de crier - www.franceculture.fr "
 


Comment rire - 2012 

Ruminer encore et encore ; alimenter ma  comédie picturale 
Pierrette Cornu

 

Cette réflexion débutée en 2010 autour du tragicomique quotidien -le monde entier est un théâtre- continue pour traduire l'accumulation de perceptions qui entoure le chaos des têtes sans vouloir à tout prix chercher un sens à ce qui n'en a peut-être pas. Il s'agit plutôt de mettre en présence les émotions contenues dans mes personnages.
Cette voie me ramène comme une obsession à l'oeuvre de Beckett, toujours, et entrecroise avec elle, celle de créateurs comme Pina Bausch, François Cheng,... La fréquentation des auteurs me permet une meilleure compréhension des hommes et apporte un début de réponse à mon insatisfaction permanente. Celle-ci reste nécessaire pour l'orientation de ma recherche et pour l'épure exigée.
Le trait dans la matière brute entremêle des signes qui s'inventent entre eux pour former le théâtre de figures auxquelles je tiens et dont j'ai besoin pour relier pictural expressif, corps et engagement personnel.

Dans cette quête journalière de la sensation en relief, en plus de la dramaturgie, la danse des mots et des sons qui passent par là, accroche mon attention et arrive souvent au bon moment pour guider mes impulsions.
Mes personnages réunis dans le "rire" de résistance (critique), grostesque (imaginé ou vécu) ou baignés d'ambigu comique ne sont jamais totalement ceux que l'on croit, comme empêchés et difficiles à définir catégoriquement, laissant ouverte l'interprétation.
 

Pour terminer, je citerai simplement le commentaire sur cette série d'une jeune internaute qui paraît résumer ma démarche : "on nait, on meurt et entre les deux ça rit et ça grince
 

 
extraits de la Mort de Rire - 2010
 
"Mettre en scène la matière ou plutôt les corps étrangers, rebuts-détritus rencontrés là, par un hasard légèrement maîtrisé, sur le chemin de l'interrogation qui m'occupe ici. Peindre pour observer, mieux voir, creuser les apparences, pouvoir nommer les choses et avoir moins peur. Se rapprocher du monde réel par le rire, la mort de rire sonore et gesticulée ; mettre de la vibration dans cet ébranlement du corps qui passe à travers le visage jusqu'à ce que la gestuelle devienne pure matière picturale. Exprimer une théâtralité en une seule image : la vie, le rire comme matière à peindre..."

texte complet publié dans l'Expressionnisme Contemporain - 200 oeuvres de chair et de sang - éditions lelivredart - p 19 -2010

   
Sich tot lachen
traduction Philippe Merz
In einem einzigen Bild, eine ganze Performance, Leben Lachen inszenieren. 

Malen als genaues Hinsehen,
Malen um besser und hinter den Schein zu sehen,
Malen um furchtlos Sachen beim Namen zu nennen.
Das Lachen als Zugang zur realen Welt, sich tot lachen, laut und gestikulierend. Die im Gesicht beginnende Erschütterung des Körpers bis zur Gestik, im Bild festhalten.
Sich tot lachen : faszinierender Widerspruch ! Ein Hang Zum Morbiden, ein Stück Leben ohne Worte, eine Art jubelnde Not nach den Worten Becketts : "bedenkenlos Leid und Komik mischen".
Um den Endpunkt zu verdrängen oder zu verlängern, sollten wir das Lachen nicht vergessen !
Materie inszenieren, oder eher Fremdkörper, als zufällig angetroffener Müll, auf dem Weg zur Frage, die mich hier beschäftigt : Wie stehe ich zum Lachen ? Um was für eine Art Lachen handelt es sich ?
Ein dionysiches Lachen von Nietzsche : "viel Lachen ist nachzuholen" oder besser "es gibt viel nachzulachen", ein febreiendes, ruhiges Lachen, ein ekliges Lachen, das tödlicher ist als Zorn,... ohne das Lachen über sich selbst zu vergessen, das grosse herrliche und groteske Lachen über das eigene Elend.
Inszenierend, wie im Theater, eine zwischen Ernst und Verrücktheit ambivalente Malerei neuerfinden, eine Malerei die vieldeutig lacht. Auf diese Weise soll sie Beben auslösen, mit dem Ziel die tragische Dimension der Welt noch krasser zu offenbaren.
Eine klare Eingrenzung des Lachens passt mit nicht. Die Suche nach einer Darstellung, die das Lachen nachempfindet stimmt eher mit meinem Verlangen, den Akt des Malens wie einen Rausch zu erleben, ohne nachzudenken, noch sich in Details zu verlieren, um das Auge nicht abzulenken.
Sich tot lachen : ein Versuch das Geheimnis des Lachens als letztes Refugium des  Menschlichen zu interpretieren...