Merci  à Pierre GENTES galeriste exigeant et généreux, écrivain, peintre et plus encore,...  merci pour cette traversée poétique et critique où le dire et le voir s'épousent diablement !
13 textes rédigés durant une exposition personnelle Galerie 75 - Rouen  - 12 juin / 17 juillet 202
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Genpatsu-shinsai
Quatorze heures quarante-six minutes et vingt-trois secondes,
la terre tremble.
Tout ce qui porte l’idée d’éternité disparait.
Le sol n’est plus que le dos d’un gigantesque poisson qui s’ébroue et appelle la mer.
La mer viendra.
Elle viendra cinquante et une minutes plus tard, pour le laver de la terre qui habille ses épaules
Les souillures humaines, gonflées de certitudes, suffoquent sous la tendresse de la mer d’où est venu le sol
La rage, le désespoir, l’impuissance tout se dit
les hommes fuient et beaucoup meurent
quatre jours seront nécessaires, puis un cinquième, pour qu’à l’agonie, le fol entêtement de certains
se retourne contre tous dans un geyser de flammes de soupe primordiale
relisant Prométhée
à ses êtres sans foi.
Fukushima soudain détrôna Tchernobyl




 
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L’immense certitude, confinée à la sourde bêtise, bouillonne d’électrons rageurs et mordeurs d’acier que l’impérieux béton croit pouvoir dominer.
La mer, que les millions d’années ont habituée à côtoyer les étendues herbeuses de cette côte diffamée, envoie en éclaireuse sa première fille, la plus douce, la moins grande. Elle lèche et dévaste et se retire bientôt suivie de sa sœur qui, gigantesque et terrible, vient dire aux humains leur fragile prétention.
La poussière de Soleil capturée et soumise exulte à cet assaut. Les fils de sa contrainte arrachés par les flots gisent dans l’eau rageuse de la mer déchainée.
Tout s’arrête et attend
l’épouvantable hurlement, l’haleine terrifiante, la colère sans fin d’une soif désespérante.
La mer part chargée d’un mortel butin arraché au peuple que le Roi Tepco caresse de mots aveugles
Les hommes pleurent et cherchent en vain la trace de leurs maisons
le silence s’installe en stupéfaction.



 
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Vénus, sortie des eaux, terrasse Mars et fend ses boucliers
La vague, fille de la terre et de la mer, du haut de ses trente mètres, efface la lumière du troisième jour de mars.
l’humanité suffoque et espère
Le fier béton vibre sous la poussée qui le submerge
l’eau le caresse de ses doigts invisibles, l’étreint d’une gigantesque invasion
Le dérisoire rempart n’est plus qu’un sillon que l’on devine à peine dans l’énorme tourbillon
Enceintent d’une vapeur d’eau esclave les coffres de mort s’éventrent et libèrent leur otage
Dont la mer innocente recueille le radieux baisé
les flots mélangés se retirent
Asséchant les brasiers de ces démons assoiffés dont la colère gronde et risque d’exploser
De l’eau, encore, de l’eau venu de terre
Vierge, cette eau est offerte aux monstres qui en dévorent l’innocence
Souillée elle est cloîtrée et maudite,
elle qui pourtant nous sauve
La mer déchainée s’est retirée
la terre labourée et boueuse, jonchée de passé, ne porte plus l’avenir imaginé pour elle
Les êtres harassés contemplent l’abandon
Ubu leur dira la beauté du nulle part où ils seront envoyés
En l’attente d’un retour facile et enchanté
Un coup de vent violent écrase un nuage sur le soleil.




 
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Deux mètres cinquante vers l’Est,
Honshu glisse soudain
Offrant à la lame 18 079 âmes
Et 555 000 otages
Fukushima, en français l’Île de la bonne fortune
ne rit plus de la bonne fée qui la lui offrait
et qui maintenant n’est plus
La terre ravagée irradie le ciel et chasse les humains
Que l’Iode, ainsi que ses amis Krypton, Césium, Tellure et Xénon,
accompagnent sans qu’ils n’en sachent rien
Ubu n’en dira rien
Et des milliers d’hommes sont offerts en offrande
A l’éternel poison qui tente de quitter les grottes de béton
Il faudra plusieurs centaines de milliards d’Euros
Il faudra plusieurs dizaines d’années et plus d’un demi-siècle
Il faudra étancher les mémoires qui portent tant de morts et de douleurs
Il faudra apprendre à parler simplement de l’oubli





Pierrette CORNU ne fait pas dans la représentation naïve, si le trait est clair, net et vigoureusement posé, le fond, les fonds, faudrait-il dire, sont charnus, sensuels et diseurs.
Pierrette aime l’éclairage dont elle décline l’intensité, allant du noir profond souvent issu du trait à un large spectre de gris, soudain percé de blanc d’où il semble jaillir.  
En soit, ces fonds sont des décors qui pourraient se suffire à eux-mêmes, mais ils se laissent habiter par les personnages de Pierrette qu’ils accueillent et habillent et leurs donnent le volume de la vie.
La composition du travail de Pierrette CORNU renvoie à la tapisserie de Bayeux où les deux rives du fleuve narratif posent les constantes.
Chez CORNU ces constantes sont des textes, des graphismes, des personnages, des êtres fantastiques, des symboles ou des logos, ils accompagnent la scène principale et lui donne son sens.
La palette de Pierrette CORNU semble avoir oublié le bleu qui pourtant est présent pour, comme un épice au goût, rassembler le regard et lui donner le temps de conquérir l’ensemble.
Îlot de repos, le bleu glisse notre œil sur la riche tapisserie des fonds pour nous donner le temps de nous mettre à l’échelle et d’entendre l’histoire qui nous est racontée.
Pierrette CORNU n’est pas une séductrice aux effets faciles, à la touche décorative, c’est un peintre narratif dont la toile est la scène qu’elle occupe pour dire et nous proposer d’entendre.
Certains, d’un rapide regard, ne s’arrêtant qu’aux couleurs dominantes, cherchant en vain la trace  d’un facile amusement, trouvent triste de se poser pour regarder, pour ressentir, pour habiter.
Pierrette CORNU me fait penser à Jean-Claude PARDOU, grandissime journaliste du pinceau qui, comme elle, regarde tendrement nos frères et sœurs humaines en nous proposant plus à lire qu’à subir.



 
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Les personnages de Pierrette CORNU ont une humanité très animale
qui laisse penser au traitement qu’inflige à la masse qu’ils composent
ceux qui se considèrent comme en étant les maîtres et agissent comme tel.
Les Maîtres de ce Haut Château Atomique, aux pieds de qui grouillent la basse-cour populeuse,
sont drapés du pourpre des juges. Leur voix est sans appel, leur autorité sublime.
Ils mènent, savent, commandent et décident.
Le peuple, volaille sans ailes, ne peut échapper au destin qui lui est assigné.
C’est pour lui, ce peuple glousseur et caquetant, que, dit-on, le brasier fut confiné.
Qu’il se souvienne, ce peuple versatile, que chauffé et éclairé il se croyait vainqueur.
Qu’il gratte la terre, ce peuple quémandeur, n’a-t-il pas été comblé ?
Faut-il, peuple insatiable, que tu condamnes tes antiques héros ?
Pleure, c’est la sueur du destin qui coule de tes yeux
Et vient sauver en t’y consumant le reste de ton rêve
C’est le sort qui te blesse et non ton maître
Lui ne fait qu’ignorer ta détresse
Vas, répare et accepte l’esselle qui te blesse


 
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Les chaises roulantes de Pierrette CORNU
comme les ombres des murs de Nagasaki
et ceux d’Hiroshima
sont les images d’un passé foudroyé
du temps, pour elle révolu,
où elle poussait hommes et femmes qui ne pouvaient marcher
ceux de Fukushima sont aussi démunis
et doivent abandonner
la Terre qu’ils croyaient à eux
oiseaux sans ailes ils ne peuvent plus voler
ni même se poser
Ubu les pousse et lui-même est poussé
vers le gouffre sans fond d’une éternité inventée



 
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L’Amabié dit en avoir raz le bol de ces créatures chichement posées sur deux pattes. Elle, elle leur foutrait bien sa troisième patte là où vous pensez.
Non mais c’est quoi cette gabgie ?
Non seulement ces crétins foutent le brun avec le nucléaire mais en plus ils s’enrhument avec des virus à la noix et réglés comme des smartphones à être toujours les mêmes mais pas vraiment.
Raz le bol ….
Comme ils sont un peu dur de feuille c’est enjôleurs d’atomes, l’Amabié que les neutrons chatouillaient, pour leur dire de se calmer, a tapé de ses multiples pieds le sable de sa couche qui secoué la mer qui lui sert de drap.
Mauvais plan, elle a bouffé mille millions de tonnes de cochonnerie fabriquées par ces ploucs et en attend encore sous forme de flotte avariée.
On a beau être un Yokai, et il est interdit de faire Yokaidi – Yokaida, on peut se mettre sa jambe surnuméraire dans l’œil et faire pire que bien.
Dans le temps, le simple fait de montrer son portrait d’oiseau à écailles suffisait pour calmer les épidémies, maintenant, ces incultes font glisser leur index sur l’icône pour voir si ça défile et disent que le costume de scène de la vedette est super-cool-tendance.
De quoi pleurer.


 


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Les tueurs de coccinelles, les écrabouilleurs de limaces, les bouffeurs de veaux, vaches, cochons, les scarificateurs de champs aux voix étouffées d’engrais et d’épandages d’odieux brouillards, pissent dans la Mer, qui pourtant les nourrit.
La mer fait, de ses aimables vagues, le dos rond et attend que ces créatures grandissent, elles n’ont que dix mille ans.   
La Mer baigne et caresse la fontanelle si sensible de la Terre tant aimée que les autres, là-haut, pensent animée de mauvaises intentions.
La Terre bouge comme on s’étire d’un rêve et la Mer l’accompagne, elle aussi s’étire et songe à la Pangée et même bien avant. Elle se souvient de cette folle liberté d’il y a plus d’un million d’années.
La Terre bouge et la Mer l’accompagne.
les hommes appellent l’Amabié et lui ordonne d’agir.
La Mer rigole et la terre se bidonne ….
« Agir ? » dit la Mer en balayant soudain ce monde de crétins,
« Amabié dis leur à ces ados stupides de ranger leurs chambres et de respecter ce qui vaut autant qu’eux ».
Les humains pleurent ajoutant à la Mer l’amertume de leurs larmes.
La Mer se calme et baigne de nouveau la Terre qui s’endort.
Les corbeaux, tant haïs par ces aveugles-sourds, se nourrissent de leurs yeux, inutiles à leurs âmes
Frères humains vous qui après eux vivez
N’ayez les cœurs contre eux endurcis



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Dire que Pierrette CORNU ne fait que de la peinture est un peu rapide.
C’est une bavarde, une raconteuse d’histoire, une observatrice, une analyste.
Un poil traumatisée par Fukushima, mais, comme on dit, on le serait à moins, ce qui explique une bonne part de ce que j’ai sur les mur de la galerie.
Certains assembleurs de meubles ont une légère tendance à trouver son travail triste…. Vas savoir, sans doute des gars qui n’aiment pas les dégradés de gris et qui cherchent en vain une portée de petits chats gentiment nichée sur un porte bagage de vélo appuyé sur un mur de glycine.
La peinture de Pierrette est carrément expressive, enveloppante, profondément narrative, la touche est nette, volontaire, appuyée. Bon, je concède : il n’y a pas de ligne d’horizon, pas de sol carrelé, pas de murs généreusement verticaux, pas d’arête saillante … que dalle…. L’affaire se déroule sur un fond.
Mais quel fond !
A lui seul ce fond raconte, laissant au sujet le soin de mettre l’accent, et le sujet, au fond, le lui rend bien, au fond.
Et la composition ? ça te ferait suer d’en parler un peu ?
Je vous laisse un peu de boulot, vous n’avez qu’à vous déplacer, la rue Bouvreuil n’est pas sur la Lune.
Je vais quand même vous faciliter le travail : Pierrette sait peindre et attraper votre regard pour une picturale promenade. Comme n’importe quelle ballade, il y a des côtes et des plats, des descentes et des virages. Prenez votre temps,  suçotez , caressez, renifler … cette peinture est sensuelle et si je tourne le dos vous pourrez y glisser un doigt.
La peinture de Pierrette n’est pas un pot au lait pour minet
Le beurre il vous faudra le faire, c’est une peinture à effort
votre effort
il saura avoir la générosité de vous apporter le contentement de voir



 

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Ce sont des migrants, des déplacés, des bannis
qui arpentent le cadre si mal défini des toiles, sorties de la cornue de CORNU, cadre qui semble infini à en boire les détails.
Monde animal assigné à une géographie
figée, morcelée, cadastrée par des hommes, eux-mêmes, cernés de routes et de barbelés
Monde poli, spoliateur d’errance
Les animaux, ces nus habillés de nos peaux, plumes et écailles sont liés à l’homme qui, sur eux, a décidé sa supériorité
L’ours, qui jadis partageait les cavernes avec ces êtres bégayant leur début d’humanité
En ces temps chamaniques, était honoré autant que craint, mais il semblait protéger
L’homme social trouva et renvoya l’animal à son miel
La hiérarchie était née, les déplacements organisés, les rôles assignés
pliant les hommes, dressant les animaux
Géographie du Livre, du Grimoire et du Parchemin
Où le sens avant d’être obligatoire peut être interdit
Pierrette CORNU connait la géographie des couloirs carrelés, des angles droits, des portes écaillées
Géographie parcourue aux pas pressés des pousseurs de chaises
Qui, des fois cherchent où vont ceux qu’ils devraient guider
C’est le sublime brouillard de ses fonds que certains, certains d’eux-mêmes,
pensent si peu géographiques
et ils ont raison
ils ne sont que le reflet des certitudes déchirées des paysages décidés
qui soudain sont ravagés
"O 10C" détails. Visible jusqu'au 16 juillet à la GALERIE 75

 
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Qui, au terrible moment, si bruyant, si étourdissant
si absolument impensable de spectaculaire brutalité
d’horreur indicible, d’effroi complet
Qui, dans ce craquement des certitudes
d’incompréhension du vu, de l’entendu, du ressenti
Qui, quand la mort, la destruction, l’anéantissement embrassent le socle de la raison
N’a pas souhaité être Nils Holgersson ?
22 cm par 16, un peu plus que la surface d’un pas
qui n’est plus possible de poser tant la Terre est devenu Mer
22 cm par 16 pour Pierrette CORNU qui nous dit l’espoir de voler
de dominer cette horreur qu’elle décrit de vert
couleur ambigüe
habilleuse d’espoir, de trahison, de vie mais aussi de maladie
22 cm par 16 qu’elle remplit d’indicibles écritures,
de fragments déchirés d’une histoire broyée 
Le ciel, rongé d’éclats d’avant, fait face au feu qui gagne
Il est temps de voler ou de tenter d’oublier
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Le travail de Pierrette CORNU pose la question du « pourquoi peindre, écrire, sculpter, chanter, filmer, etc…. » et par glissement pose la question de « c’est quoi un artiste ».
La CIA, dès 1947 et pendant plus de 20 ans, a subventionné l’expressionnisme abstrait qui sera nommé action painting par Rosenberg. Pollock, Ryman, Fontana, de Kooning, Rothko et plein d’autres ont palpé, sans le savoir, les dollars que leur fourguait Donald Jamson, qui  avait mis au point le plan « la grande laisse » pour détruire la pensée du vieux monde accoucheur, d’après lui, du communisme.
Silence ! les frères Ripolin sont au boulot, ici on peint , les penseurs sont priés d’aller penser ailleurs.
100 000 ans et plus de peinture étaient mis sous un tapis de dollars et se cassaient le nez sur le monochrome. On décréta que la peinture était morte.
La place de Paris en a pris un vrai coup. Le marché se fit dorénavant à New York sous le marteau des auctioneers. La FIAC, les FRAC tout un tas de trucs en AC étaient créés pour passer le blanc de Meudon sur ce qui n’était pas considéré comme « contemporains » peintres et galeries confondus et ça continue et ça se fabrique dans les écoles publiques que l’on nommait Beaux Arts.
Vous connaissez Franck Lepage ? Essayez ça : https://www.dailymotion.com/video/x3ridsj c’est rafraîchissant.
Et pendant qu’on y est, lisez Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, même si ça parle des livres, ça parle du même mécanisme et de la glorieuse résistance des humains.
Et Pierrette CORNU dans tout ça ? Eh bien Pierrette CORNU pense. Elle pense avec un pinceau qu’elle trempe dans la mémoire de l’humanité. Elle raconte, elle témoigne, elle désigne comme le font des milliers d’ignorés, de méprisés, de jugés petits, mais qui savent, en la mettant au service de leurs pensées, ce qu’est une technique. Artistes artisans ils sont dans la cuisine des restaurants gastronomiques, ils inventent, ils créent, laissant aux bien en vue le Mc Donald de la pensée préfabriquée quelque fois réveillée à coup d’ironie, de provocation et de scandaleux achats.
Allez, pour la route, regardez le Musée de Nicole Esterolle arme de reconstruction massive https://nicolemuseum.fr/ ils sont déjà 4 000 et attendent les autres, les peintres penseurs.